Les Instruments du Maroc :
Des Sonorités qui Portent l’Âme d’une Nation
Du désert du Sahara aux médinas de Fès — un guide du voyageur sur le patrimoine musical vivant du Maroc
Avant même d’apercevoir le Maroc, vous l’entendez. Une basse sourde et profonde s’échappe d’une porte éclairée aux lanternes dans une ruelle de Marrakech. Une flûte en roseau se perd dans l’air de la montagne quelque part au-dessus de Chefchaouen. Le claquement de castagnettes en fer monte d’une cour à Essaouira. Chaque instrument de musique marocain que vous rencontrez raconte une histoire qu’aucun guide de voyage ne peut pleinement restituer — mais celui-ci s’y essaie.
Bien Plus que de la Musique : Une Boussole Culturelle
Nous avons tendance, en voyage, à traiter la musique comme un simple décor — quelque chose d’agréable qui joue dans un restaurant pendant que l’on consulte le menu. Au Maroc, cette approche vous ferait passer à côté de l’essentiel. La musique y est une carte de l’identité. Les instruments que les gens portent, les rythmes qu’ils entretiennent et les cérémonies qu’ils célèbrent par le son sont parmi les expressions les plus directes de qui ils sont et d’où ils viennent.
Le Maroc occupe un carrefour d’une richesse extraordinaire. Au fil des siècles, les communautés amazighes (berbères) des montagnes, les marchands et érudits arabes, les réfugiés de l’Andalousie espagnole et les peuples d’Afrique subsaharienne venus par les routes transsahariennes ont tous laissé leur empreinte sur cette terre — et sur ses instruments. Le résultat est un vocabulaire musical sans équivalent au monde, puisant simultanément dans les racines africaines, arabes, méditerranéennes et ibériques.
Comprendre, même sommairement, tout cela transformera ce que vous verrez et entendrez lors de votre voyage.
Chaque instrument de musique marocain que vous rencontrez n’est pas simplement un objet façonné dans le bois ou le métal — c’est un vase. Il porte en lui la cérémonie, la guérison, la mémoire et, dans certaines traditions, un lien direct avec le monde spirituel.
— Guide de Voyage au MarocLes Instruments Marocains Essentiels à Connaître
Nul besoin de devenir musicologue pour apprécier ces instruments. Mais connaître leurs noms, leurs sonorités et leur histoire enrichit considérablement l’expérience de les rencontrer — lors d’un festival, d’une procession de mariage ou d’une représentation dans une ruelle tranquille.
L’ancêtre en forme de poire du luth européen, le oud est l’instrument le plus aristocratique du Maroc. Son manche sans frettes permet aux musiciens de glisser entre les hauteurs d’une manière que les gammes occidentales n’autorisent tout simplement pas. Vous l’entendrez au cœur des orchestres classiques andalous de Fès et Rabat, où des ensembles entiers peuvent interpréter des suites de six heures appelées nouba.
Également appelé sintir, le guembri est le luth basse sacré du peuple Gnawa — profond, résonnant et hypnotique. Joué par un maâlem (musicien maître), il sert à la fois d’ancre rythmique et de guide spirituel lors des cérémonies de guérison nocturnes appelées lila. L’entendre à Essaouira lors du Festival Gnaoua est une expérience véritablement inoubliable.
D’une apparence trompeusement simple, le bendir est un grand tambour sur cadre dont les cordes internes produisent un bourdonnement harmonique sans équivalent dans les percussions mondiales. Utilisé dans les rituels soufis, les danses folkloriques berbères et les fêtes villageoises, c’est l’un des instruments les plus anciens d’Afrique du Nord, dont les racines remontent aux cérémonies amazighes préislamiques.
S’il est un son qui annonce une célébration marocaine à distance, c’est bien la ghaita — un puissant hautbois à double anche dont le cri perçant traverse les fêtes en plein air. Souvent jouée en duo, l’instrument exige une respiration circulaire pour soutenir ses longues notes plaintives. Vous l’entendrez lors de mariages, de festivals moussem et sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech.
L’un des instruments les plus anciens de la civilisation humaine, le nay est une flûte à embouchure terminale au timbre d’une émouvante légèreté. Au Maroc, il occupe une place centrale dans la musique soufie, où son son est censé représenter le désir de l’âme pour son origine divine — une idée rendue célèbre par le poète Rumi. Les musiciens accomplis peuvent tirer deux octaves complètes de mélodies profondément expressives d’un simple tube de roseau ou de bois.
Ces grandes castagnettes en fer constituent le moteur percussif de la musique Gnawa. Jouées en motifs rythmiques entrelacés par plusieurs musiciens simultanément, les qraqeb créent une texture métallique hypnotique et claquante que les ethnomusicologues décrivent comme l’un des systèmes polyrythmiques les plus sophistiqués au monde. Leurs racines plongent profondément dans les traditions cérémonielles d’Afrique subsaharienne.
La darbouka en forme de calice est la voix principale du percussionniste dans la musique populaire et urbaine marocaine. Suffisamment légère pour reposer sous le bras ou sur le genou, elle produit des tonalités vives et nettes qui dynamisent le rythme dans les performances chaâbi et lors des festivités sociales. Regarder un joueur de darbouka expert improviser des variations rythmiques dans un café de la médina est une leçon d’art spontané.
Remontant au moins aux IXe et Xe siècles, le rebab est largement considéré comme l’ancêtre du violon européen. Cet instrument à archet, doté souvent d’une petite caisse recouverte de peau, produit un timbre brut, nasal et pénétrant. Dans les traditions musicales berbères, il porte généralement la ligne mélodique principale tandis que les instruments à percussion tiennent la base rythmique — vous le rencontrerez le plus souvent dans les communautés de montagne et lors des festivals folkloriques.
Les Régions Musicales du Maroc
Ce qui surprend bien des visiteurs, c’est à quel point la musique sonne différemment d’une région à l’autre du pays. La géographie musicale du Maroc est aussi variée que ses paysages. Ce que l’on entend à Fès n’est pas ce que l’on entend à Ouarzazate, et ni l’un ni l’autre ne ressemble à ce qui flotte dans les ruelles d’Essaouira. Voici un guide sommaire :
La Tradition Gnawa : Un Patrimoine Reconnu par l’UNESCO
Aucune discussion sur les instruments de musique marocains ne serait complète sans s’attarder sur les Gnawa. Descendants d’Africains subsahariens amenés au Maroc par d’anciennes routes commerciales, les Gnawa ont développé un système musical et spirituel d’une sophistication remarquable. En 2019, l’UNESCO a inscrit la musique Gnawa du Maroc sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité — une reconnaissance longtemps attendue.
Au cœur de la pratique Gnawa se trouve la lila, une cérémonie nocturne conduite par un maâlem qui joue du guembri et chante, accompagné par les joueurs de qraqeb. Chaque couleur, rythme et mélodie de la cérémonie correspond à une entité spirituelle spécifique, et la nuit entière est un rituel de guérison et de communion soigneusement orchestré. Assister même à une représentation publique lors du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira offre au voyageur une fenêtre sur cet univers qu’aucun musée ne pourrait égaler.
Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira, qui se tient chaque année en juin, est l’un des meilleurs endroits au monde pour découvrir la musique Gnawa authentique aux côtés d’artistes internationaux. Réservez votre hébergement plusieurs mois à l’avance — la ville affiche complet pendant les quatre jours de l’événement. Les représentations les plus intenses ont lieu non pas sur la scène principale, mais dans les petites cours de la médina, tard dans la nuit.
La Musique Andalouse : Le Son de l’Exil et de la Beauté
Au XVe siècle, lorsque les musulmans et les juifs furent expulsés d’Espagne à la fin de la Reconquista, beaucoup s’installèrent dans les villes du nord du Maroc — Fès, Rabat, Tétouan. Ils apportèrent avec eux la raffinée tradition musicale d’Al-Andalus, la civilisation islamique qui avait prospéré dans la péninsule ibérique pendant des siècles.
Cette tradition survit aujourd’hui sous la forme de la musique andalouse marocaine, interprétée par des orchestres utilisant le oud, le rebab, le kamenjah (un violon joué verticalement sur le genou), le qanun (une cithare pincée), la darbouka et la taarija. La musique est organisée en longues suites appelées nouba, conçues à l’origine comme musique pour chaque heure de la journée. La plupart des vingt-quatre nouba originelles ont été perdues ; les onze survivantes sont considérées comme un trésor vivant.
Assister à un concert dans la médina de Fès — notamment lors du remarquable Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde — est l’une des expériences culturelles les plus distinctement marocaines qu’un voyageur puisse vivre.
À Quoi Ressemble la Musique Aujourd’hui
La scène musicale marocaine n’est pas figée dans le passé. Le même pays qui chérit ses orchestres andalous produit également des artistes de hip-hop, des groupes de rock et des musiciens de fusion qui mêlent délibérément instruments traditionnels et influences mondiales contemporaines. Des groupes comme Bab L’ Bluz — qui marient la musique Gnawa au blues et à la psychédélie — ont porté les sonorités marocaines jusqu’aux publics internationaux tout en restant ancrés dans leurs traditions d’origine.
Cette tension entre préservation et innovation est elle-même profondément marocaine. Les artisans luthiers dans les souks de Fès et de Marrakech fabriquent encore le guembri et le bendir à la main, en peau de chèvre et en bois sculpté, même si leurs clients incluent désormais des musiciens internationaux et des artistes de studio. L’instrument marocain, en somme, est à la fois ancien et vivant.
Comment Découvrir la Musique Marocaine en Voyage
Lors des Festivals
Les festivals de musique du Maroc comptent parmi les événements culturels les plus riches du continent africain. Le Festival de Fès des Musiques Sacrées du Monde (juin), le Festival Gnaoua d’Essaouira (juin) et Mawazine à Rabat offrent un accès exceptionnel aux représentations traditionnelles et contemporaines. Organisez votre voyage autour de l’un d’eux si vous le pouvez.
Dans les Médinas
La place Jemaa el-Fna à Marrakech est la scène musicale en plein air la plus célèbre du Maroc — et à juste titre. À la tombée du soir, des musiciens jouant de la ghaita, du bendir et de la darbouka se produisent aux côtés de conteurs et d’acrobates dans un spectacle qui se perpétue, sous une forme ou une autre, depuis des siècles. Parcourez les ruelles de Fès el-Bali après la nuit tombée et vous découvrirez des représentations plus intimes dans des maisons de thé et des cours privées.
Dans les Centres Culturels
Des villes comme Fès, Rabat et Casablanca disposent de centres culturels et de conservatoires où l’on peut assister à des concerts formels de musique andalouse ou de musique dévotionnelle soufie. Ces représentations sont moins spontanées que les performances de rue, mais elles offrent l’occasion d’entendre des musiciens maîtres dans des espaces acoustiques spécialement conçus pour la musique.
Dans les Montagnes
Si votre itinéraire vous emmène dans le Haut Atlas ou le Rif, ouvrez grand les oreilles. Les célébrations villageoises — mariages, fêtes religieuses, saisons des récoltes — font souvent appel à des musiciens amazighs locaux jouant du bendir, du nay et du rebab en plein air. Ces représentations ne sont pas organisées pour les touristes ; c’est simplement la vie qui continue comme elle le fait depuis des générations.
Au Maroc, la musique ne se contente pas de divertir — elle exprime l’identité, la communauté et, dans de nombreuses traditions, un pont direct entre les vivants et le sacré. Entendre un instrument marocain joué dans son contexte authentique, c’est comprendre le pays d’une façon qu’aucune visite touristique ne peut procurer.
— Extrait de notre Guide de Voyage au MarocQuelques Conseils pour Acheter des Instruments
De nombreux voyageurs souhaitent rapporter un morceau de la musique marocaine chez eux. Les souks de Marrakech, Fès et Essaouira vendent une grande variété d’instruments — des pièces décoratives clairement destinées au commerce touristique jusqu’aux instruments réellement jouables fabriqués par des artisans qualifiés. Si vous achetez quelque chose pour en jouer, demandez au vendeur de vous le faire entendre. Le son vous dira immédiatement s’il est fonctionnel ou purement ornemental.
Le guembri et le bendir sont parmi les plus couramment disponibles. Un bon guembri, doté d’une peau animale correctement tendue et d’un manche bien ajusté, aura un timbre de basse chaud et résonnant. Un bendir doit produire un bourdonnement clair semblable à une caisse claire, grâce aux cordes internes qui traversent l’arrière de la peau. Les qraqeb sont presque toujours fonctionnels — ils sont en fer, et soit ils fonctionnent, soit ils ne fonctionnent pas.
Les instruments fabriqués avec des peaux animales naturelles — bendir, guembri, darbouka — peuvent être sensibles aux variations d’humidité et de température. Si vous rentrez en avion avec l’un d’eux, une housse ou un sac rembourré est un investissement judicieux. Les vendeurs d’instruments sérieux dans la médina peuvent vous conseiller sur les soins et le transport.
Pourquoi Cela Importe au Voyageur
Il existe une forme de voyage entièrement visuelle : les photographies, les monuments, le fil Instagram. Le Maroc récompense ce type de voyage. Mais le pays offre aussi quelque chose de plus rare — une immersion sensorielle totale dans une culture musicale qui est, véritablement et irréductiblement, la sienne.
Chaque instrument de musique marocain que vous rencontrez — le oud qu’on accorde dans une pièce embaumée de thé, les qraqeb qui claquent dans une médina à minuit, le bendir qui bat la mesure lors d’un mariage de montagne — est une porte d’entrée vers quelque chose de plus grand que le tourisme. C’est une invitation à écouter, et en écoutant, à comprendre.
C’est ce qui fait de la musique le meilleur guide que le Maroc ait à offrir.



